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Cyrano de Bergerac - Histoire comique des etats et empires du soleilBack to alchemy texts and articles in French.VOYAGE DANS LA LUNE Et HISTOIRE COMIQUE DES ETATS ET EMPIRES DU SOLEIL Cyrano de Bergerac La lune était en son plein, le ciel était découvert, et neuf heures du soirétaient sonnées lorsque, revenant de Clamart, près de Paris (où M. de Cuigny le fils, qui en est seigneur, nous avait régalés, plusieurs de mes amis et moi), les diverses pensées que nous donna cette boule de safran nous défrayèrent sur le chemin. De sorte que les yeux noyés dans ce grand astre, tantôt l'un le prenait pour une lucarne du ciel par où l'on entrevoyait la gloire des bienheureux; tantôt un autre, persuadé des fables anciennes, s'imaginait que possible Bacchus tenait taverne là- haut au ciel, et qu'il y avait pendu pour enseigne la pleine lune; tantôt un autre assurait que c'était la platine de Diane qui dresse les rabats d'Apollon; un autre, que ce pouvait bien être le soleil lui-même, qui s'étant au soir dépouillé de ses rayons, regardait par un trou ce qu'on faisait au monde quand il n'y était pas. « et moi, leur dis-je, qui souhaite mêler mes enthousiasmes aux vôtres, je crois sans m'amuser aux imaginations pointues dont vous chatouillez le temps pour le faire marcher plus vite, que la lune est un monde comme celui-ci, à qui le nôtre sert de lune. Quelques-uns de la compagnie me régalèrent d'un grand éclat de rire. « Ainsi peut-être, leur dis-je, se moque-t-on maintenant dans la lune, de quelque autre, qui soutient que ce globe-ci est un monde. » Mais j'eus beau leur alléguer que Pythagore, Epicure, Démocrite et, de nôtre âge, Copernic et Kepler, avaient été de cette opinion, je ne les obligeai qu'à rire de plus belle. Cette pensée cependant, dont la hardiesse biaisait à mon humeur, affermie par la contradiction, se plongea si profondément chez moi, que, pendant tout le reste du chemin, je demeurai gros de mille définitions de lune, dont je ne pouvais accoucher; de sorte qu'à force d'appuyer cette croyance burlesque par des raisonnements presque sérieux, il s'en fallait peu que je n'y déférasse déjà, quand le miracle ou l'accident, la Providence, la fortune, ou peut-être ce qu'on nommera vision, fiction, chimère, ou folie si on veut, me fournit l'occasion qui m'engagea à ce discours: Étant arrivé chez moi, je montai dans mon cabinet, où je trouvai sur la table un livre ouvert que je n'y avais point mis. C'était celui de Cardan; et quoique je n'eusse pas dessin d'y lire, je tombai de la vue, comme par force, justement sur une histoire de ce philosophe, qui dit qu'étudiant un soir à la chandelle, il aperçut entrer, au travers des portes fermées, deux grands vieillards, lesquels après beaucoup d'interrogations qu'il leur fit, répondirent qu'ils étaient habitants de la lune, et, en même temps, disparurent. Je demeurai si surpris, tant de voir un livre qui s'était apporté là tout seul, que du temps et de la feuille où il s'était rencontré ouvert, que je pris toute cette enchaînure d'incidents pour une inspiration de faire connaître aux hommes que la lune est un monde. « Quoi ! disais-je en moi-même, après avoir tout aujourd'hui parlé d'une chose, un livre qui peut-être est le seul au monde où cette matière se traite si particulièrement, voler de ma bibliothèque sur ma table, devenir capable de raison, pour s'ouvrir justement à l'endroit d'une aventure si merveilleuse; entraîner mes yeux dessus, comme par force, et fournir ensuite à ma fantaisie les réflexions, et à ma volonté les desseins que je fais!..... Sans doute, continuai-je, les deux vieillards qui apparurent à ce grand homme, sont ceux-là mêmes qui ont dérangé mon livre, et qui l'ont ouvert sur cette page, pour s'épargner la peine de me faire la harangue qu'ils ont faite à Cardan. -Mais, ajoutais-je, je ne saurais m'éclaircir de ce doute, si je ne monte jusque-là? -Et pourquoi non? me répondais-je aussitôt. Prométhée fut bien autrefois au ciel dérober du feu. Suis-je moins hardi que lui? Et ai-je lieu de n'en pas espérer un succès aussi favorable? A ces boutades, qu'on nommera peut-être des accès de fièvre chaude, succéda l'espérance de faire réussir un si beau voyage: de sorte que je m'enfermai, pour en venir à bout, dans une maison de campagne assez écartée, où après avoir flatté mes rêveries de quelques moyens proportionnés à mon sujet, voici comme je me donnai au ciel. J'avais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles le soleil dardait ses rayons si violemment, que la chaleur qui les attirait, comme elle fait les plus grosses nuées, m'éleva si haut, qu'enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région. Mais comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité, et qu'au lieu de m'approcher de la lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu'à mon partement, je cassai plusieurs de mes fioles, jusqu'à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l'attraction, et que je redescendais vers la terre. Mon opinion ne fut point fausse, car j'y tombai quelque temps après, et à compter de l'heure que j'en étais parti, il devait être minuit. Cependant, je reconnus que le soleil était alors au plus haut de l'horizon, et qu'il était là midi. Je vous laisse à penser combien je fus étonné: certes je le fus de si bonne sorte, que ne sachant à quoi attribuer ce miracle, j'eus l'insolence de m'imaginer qu'en faveur de ma hardiesse, Dieu avait encore une fois recloué le soleil aux cieux, afin d'éclairer une si généreuse entreprise. Ce qui accrut mon étonnement, ce fut de ne point connaître le pays où j'étais, vu qu'il me semblait qu'étant monté droit, je devais être descendu au même lieu d'où j'étais parti. Équipé pourtant comme j'étais, je m'acheminai vers une espèce de chaumière, où j'aperçus de la fumée; et j'en étais à peine à une portée de pistolet, que je me vis entouré d'un grand nombre d'hommes tout nus. Ils parurent fort surpris de ma rencontre; car j'étais le premier, à ce que je pense, qu'ils eussent jamais vu habillé de bouteilles. Et pour renverser encore toutes les interprétations qu'ils auraient pu donner à cet équipage, ils voyaient qu'en marchant je ne touchais presque point à la terre: aussi ne savaient-ils pas qu'au moindre branle que je donnais à mon corps, l'ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma rosée, et que sans que mes fioles n'étaient plus en assez grand nombre, j'eusse été possible à leur vue enlevé dans les airs. Je les voulus aborder; mais comme si la frayeur les eût changés en oiseaux, un moment les vit perdre dans la forêt prochaine. J'en attrapai un toutefois, dont les jambes sans doute avaient trahi le coeur. Je lui demandai avec bien de la peine (car j'étais tout essoufflé) combien l'on comptait de là à Paris, et depuis quand en France le monde allait tout nu, et pourquoi ils me fuyaient avec tant d'épouvante. Cet homme à qui je parlais était un vieillard olivâtre, qui d'abord se jeta à mes genoux; et joignant les mains en haut derrière la tête, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta longtemps entre ses dents, mais je ne discernai point qu'il articulât rien; de façon que je pris son langage pour le gazouillement enroué d'un muet. A quelque temps de là, je vis arriver une compagnie de soldats, tambour battant, et j'en remarquai deux se séparer du gros pour me reconnaître. Quand ils furent assez proches pour être entendus, je leur demandai où j'étais. -Vous êtes en France, me répondirent-ils; mais quel diable vous a mis en cet état? et d'où vient que nous ne vous connaissons point? Est-ce que les vaisseaux sont arrivés? En allez-vous donner avis à M. le Gouverneur? Et pourquoi avez-vous divisé votre eau-de-vie en tant de bouteilles? A tout cela je leur répartis que le diable ne m'avait point mis en cet état; qu'ils ne me connaissaient pas, à cause qu'ils ne pouvaient pas connaître tous les hommes; que je ne savais point que la Seine portât des navires à Paris; que je n'avais point d'avis à donner à M. le Maréchal de l'Hôpital; et que je n'étais point chargé d'eau de vie. -Ho, ho, me dirent-ils, me prenant le bras, vous faîtes le gaillard? M. le Gouverneur vous connaîtra bien, lui! Ils me menèrent vers leur gros, où j'appris que l'étais véritablement en France, mais en la Nouvelle, de sorte qu'à quelque temps de là je fus présenté au Vice-Roi, qui me demanda mon pays, mon nom et ma qualité; et après que je l'eus satisfait lui contant l'agréable succès de mon voyage, soit qu'il le crut, soit qu'il feignit de le croire, il eut la bonté de me faire donner une chambre dans son appartement. Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s'étonna point quand je lui dis qu'il fallait que la terre eût tourné pendant mon élévation; puisque ayant commencé de monter à deux lieues de Paris, j'étais tombé par une ligne quasi-perpendiculaire en Canada. Nous eûmes, le lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille nature. Mais comme quelque temps après l'embarras des affaires accrocha notre philosophie, je retombai de plus belle au dessein de monter à la lune. Je m'en allais dès qu'elle était levée, rêvant parmi les bois, à la conduite et au réussi de mou entreprise, et enfin, une veille de Saint- Jean, qu'on tenait conseil dans le fort pour déterminer si l'on donnerait secours aux sauvages du pays contre les Iroquois, je m'en allai tout seul derrière notre habitation au coupeau d'une petite montagne, où voici ce que j'exécutai: J'avais fait une machine que je m'imaginais capable de m'élever autant que je voudrais en sorte que rien de tout ce que j'y croyais nécessaire n'y manquant, je m'assis dedans et me précipitai en l'air du haut d'une roche. Mais parce que je n'avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la vallée. Tout froissé néanmoins que j'étais, je m'en retournai dans ma chambre sans perdre courage, et je pris de la moelle de boeuf, dont je m'oignis tout le corps, car j'étais meurtri depuis la tête jusqu'aux pieds et après m'être fortifié le coeur d'une bouteille d'essence cordiale, je m'en retournai chercher ma machine. Mais je ne la trouvai point, car certains soldats, qu'on avait envoyés dans la forêt couper du bois pour faire le feu de la Saint-Jean, l'ayant rencontrée par hasard, l'avaient apportée au fort, où après plusieurs explications de ce que ce pouvait être, quand on eut découvert l'invention du ressort, quelques-uns dirent qu'il fallait attacher quantités de fusées volantes, pour ce que, leur rapidité les ayant enlevées bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, il n'y aurait personne qui ne prît cette machine pour dragon de feu. Je la cherchai longtemps cependant, mais enfin je la trouvai au milieu de la place de Québec, comme on y mettait le feu. La douleur de rencontrer l'oeuvre de mes mains en un si grand péril me transporta tellement, que je courus saisir le bras du soldat qui y allumait le feu. Je lui arrachai sa mèche, et me jetai tout furieux dans ma machine pour briser l'artifice dont elle était environnée; mais j'arrivai trop tard, car à peine y eus-je les deux pieds que me voilà enlevé dans la nue. L'horreur dont je fus consterné ne renversa point tellement les facultés de mon âme, que je ne me sois souvenu depuis de tout ce qui m' arriva en cet instant. Car dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées, qu'on avait disposées six à six, par le moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage s'embrasait, puis un autre; en sorte que le salpêtre prenant feu, éloignait le péril en le croissant. La matière toutefois étant usée fit que l'artifice manqua; et lorsque je ne songeais plus qu'à laisser ma tête sur celle de quelques montagnes, je sentis (sans que je remuasse aucunement) mon élévation continuer, et ma machine prenant congé de moi, je la vis retomber vers la terre. Cette aventure extraordinaire me gonfla le coeur d'une joie si peu commune, que ravi de me voir délivré d'un danger assuré, j'eus l'imprudence de philosopher là-dessus. Comme donc je cherchais des yeux et de la pensée ce qui en pouvait être la cause, j'aperçus ma chair boursouflée, et grasse encore de la moelle dont je m'étais enduit pour les meurtrissures de mon trébuchement; je connus qu'étant alors en décours, et la lune pendant ce quartier ayant accoutumé de sucer la moelle des animaux, elle buvait celle dont je m'étais enduit avec d'autant plus de force que son globe était plus proche de moi, et que l'interposition des nuées n'en affaiblissait point la vigueur. Quand j'eus percé, selon le calcul que j'ai fait depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la terre d'avec la lune, je me vis tout d'un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon. Encore ne m'en fussé-je pas aperçu, si je n'eusse senti ma tête chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que je ne retombais pas vers notre monde; car encore que je me trouvasse entre deux lunes, et que je remarquasse fort bien que je m'éloignais de l'une à mesure que je m'approchais de l'autre, j'étais assuré que la plus grande était notre globe; pour ce qu'au bout d'un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m'avait plus paru que comme une grande plaque d'or; cela me fit imaginer que je baissais vers la lune, et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n'avais commencé de choir qu'après les trois quarts du chemin. « Car, disais-je en moi- même, cette masse étant moindre que la nôtre, il faut que la sphère de son activité ait aussi moins d'étendue, et que par conséquent, j'aie senti plus tard la force de son centre. » Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber, à ce que je préjugeai (car la violence du précipice m'empêchait de le remarquer), le plus loin dont je me souviens c'est que je me trouvai sous un arbre embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j 'avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d'une pomme qui s'était écachée contre. Par bonheur, ce lieu-là était comme vous le saurez bientôt, Le Paradis terrestre, et l'arbre sur lequel je tombai se trouva justement l'Arbre de vie. Ainsi vous pouvez bien juger que sans ce hasard, je serais mille fois mort. J'ai souvent fait depuis réflexion sur ce que le vulgaire assure qu'en se précipitant d'un lieu fort haut, on est étouffé auparavant de toucher la terre; et j'ai conclu de mon aventure qu'il en avait menti; ou bien qu'il fallait que le jus énergique de ce fruit, qui m'avait coulé dans la bouche, eût rappelé mon âme qui n'était pas loin de mon cadavre, encore tout tiède, et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre ma douleur s'en alla avant même de se peindre en ma mémoire; et la faim, dont pendant mon voyage j'avais été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en sa place qu'un léger souvenir de l'avoir perdue. A peine quand je fus relevé, eus-je observé la plus large de quatre grandes rivières qui forment un lac en la bouchant, que l'esprit ou l'âme invisible des simples qui s'exhalent sur cette contrée me vînt réjouir l'odorat; et je connus que les cailloux n'y étaient ni durs ni raboteux; et qu'ils avaient soin de s'amollir quand on marchait dessus. Je rencontrai d'abord une étoile de cinq avenues, dont les arbres par leur excessive hauteur semblaient porter au ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux de la racine au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu'au pied, je doutais si la terre les portait, ou si eux-mêmes ne portaient point la terre pendue à leurs racines; leur front superbement élevé semblait aussi plier comme par force sous la pesanteur des globes célestes dont on dirait qu'ils ne soutiennent la charge qu'en gémissant; leurs bras tendus vers le ciel témoignaient en l'embrassant demander aux astres la bénignité toute pure de leurs influences, et les recevoir auparavant qu'elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des éléments. Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autre jardinier que la nature, respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu'elle réveille et satisfait l'odorat; là l'incarnat d'une rose sur l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'une que l'autre; là le printemps compose toutes les saisons; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conservation; là les ruisseaux par un agréable murmure racontent leurs voyages aux cailloux; là mille petits gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu'il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la figure d'un rossignol; et même l'écho prend tant de plaisir à leurs airs, qu'on dirait à les lui entendre répéter qu'elle ait envie de les apprendre. A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures que le printemps attache à cent petites fleurs en égare les nuances l'une dans l'autre avec une si agréable confusion qu'on ne sait si ces fleurs, agitées par un doux zéphyr, courent plutôt après elles-mêmes qu'elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendrait même cette prairie pour un océan, à cause qu'elle est comme une mer qui n'offre point de rivage, en sorte que mon oeil, épouvanté d'avoir couru si loin sans découvrir le bord, lui envoyait vivement ma pensée; et ma pensée, doutant que ce fût l'extrémité du monde, se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut- être forcé le ciel de se joindre à la terre. Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d'argent une fontaine rustique qui couronne ses bords, d'un gazon émaillé de sinets, de violettes, et de cent autres petites fleurs, qui semblent se presser à qui s'y mirera la première: elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles, qu'elle promène, en revenant mille fois sur soi-même montrent que c'est bien à regret qu'elle sort de son pays natal; et comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s'y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu'il faisait grand jour vers l'horizon, pendant qu'ils regardaient le soleil aux antipodes, et n'osaient se pencher sur le bord de crainte qu'ils avaient de tomber au firmament Il faut que je vous avoue qu'à la vue de tant de belles choses je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs, qu'on dit que sent l'embryon à l'infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d'autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical; enfin le reculai sur mon âge environ quatorze ans. J'avais cheminé une demi-lieue à travers la forêt de jasmins et de myrtes, quand j'aperçus couché à l'ombre je ne sais quoi qui remuait; c'était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l'adoration. Il se leva pour m'en empêcher: -Et ce n'est pas à moi, s'écria-t-il, c'est à Dieu que tu dois ces humilités! -Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations, car venant d'un monde que vous prenez sans doute ici pour une lune, je pensais être abordé dans un autre que ceux de mon pays appellent la lune aussi; et voilà que je me trouve en paradis, aux pieds d'un dieu qui ne veut pas être adoré, et d'un étranger qui parle ma langue. -Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il, dont je ne suis que la créature, ce que vous dites est véritable; cette terre-ci est la lune que vous voyez de votre globe; et ce lieu-ci où vous marchez est le paradis, mais c'est le paradis terrestre où n'ont jamais entré que six personnes : Adam, Eve, Enoch, moi qui suis le vieil Hélie, saint Jean l'Évangéliste et vous. Vous Savez bien comment les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu'après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam, qui craignait que Dieu, irrité par sa présence, ne rengrégeât sa punition, considéra la lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pouvait mettre à l'abri des poursuites de son créateur. « Or, en ce temps-là, l'imagination chez l'homme était si forte, pour n'avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l'altération des maladies, qu'étant alors excité au violent désir d'aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé de la même sorte qu'il s'est vu des philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l'air par des ravissements que vous appelez extatiques. Eve, que l'infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n'aurait pas eu sans doute l'imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu'il y avait très peu qu'elle avait été tirée du corps de son mari, la sympathie dont cette moitié était encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu'il montait comme l'ambre se fait suivre de la paille, comme l'aimant se tourne au septentrion d'où il a été arraché, et attira cette partie de lui-même comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d'elle. Arrivés qu'ils furent en votre terre, ils s'habituèrent entre la Mésopotamie et l'Arabie; les Hébreux l'ont connu sous le nom d'Adam, les idolâtres sous celui de Prométhée, que les poètes feignirent avoir dérobé le feu du ciel, à cause de ses descendants qu'il engendra pourvus d'une âme aussi parfaite que celle dont Dieu l'avait rempli. « Ainsi pour habiter votre monde, le premier homme laissa celui-ci désert; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu'une demeure si heureuse restât sans habitants, il permit, peu de siècles après, qu'Enoch, ennuyé de la compagnie des hommes, dont l'innocence se corrompait, eut envie de les abandonner. Ce saint personnage, toutefois, ne jugea point de retraite assurée contre l'ambition de ses parents qui s'égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bien-heureuse, dont jadis, Adam, son aïeul, lui avait tant parlé. Toutefois, comment y aller? L'échelle de Jacob n'était pas encore inventée! La grâce du Très-Haut y suppléa, car elle fit qu'Enoch s'avisa que le feu du ciel descendait sur les holocaustes des justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche : « L'odeur des sacrifices du juste est montée jusqu'à moi. » « Un jour que cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu'il offrait à l'Éternel, de la vapeur qui s'exhalait il remplit deux grands vases qu'il luta hermétiquement, et se les attacha sous les aisselles. La fumée aussitôt qui tendait à s'élever droit à Dieu, et qui ne pouvait que par miracle pénétrer le métal, poussa les vases en haut, et de la sorte enlevèrent avec eux ce saint homme. Quand il fut monté jusqu'à la lune, et qu'il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c'était le paradis terrestre où son grand-père avait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu'il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu'à peine était-il en l'air quatre toises au-dessus de la lune, qu'il prit congé de ses nageoires. L'élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s'engouffra, et l'ardeur du feu de la charité qui le soutint aussi jusqu'à ce qu'il eût mis pied à terre. Pour les deux vases ils montèrent jusqu'à ce que Dieu les enchâssât dans le ciel où ils sont demeurés; et c'est ce qu'aujourd'hui vous appelez les Balances, qui nous montrent bien tous les jours qu'elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d'un juste par les influences favorables qu'elles inspirent sur l'horoscope de Louis le Juste, qui eut les Balances pour ascendant. « Enoch n'était pas encore toutefois en ce jardin; il n'y arriva que quelque temps après. Ce fut alors que déborda le déluge, car les eaux, où votre monde s'engloutit, montèrent à une hauteur si prodigieuse que l'arche voguait dans les cieux à côté de la lune. Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s'affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d'eux crut que c'était un canton de la terre qui n'avait pas été noyé. Il n'y eut qu'une fille de Noé, nommée Achab qui, à cause peut-être qu'elle avait pris garde qu'à mesure que le navire haussait, ils approchaient de cet astre, soutint à cor et à cri qu'assurément c'était la lune. On eut beau lui représenter que, la sonde jetée, on n'avait trouvé que quinze coudées d'eau, elle répondit que le fer avait donc rencontré le dos d'une baleine qu'ils avaient pris pour la terre, que, quant à elle, qu'elle était bien assurée que c'était la lune en propre personne qu'ils allaient aborder. Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent ensuite. Les voilà donc, malgré la défense des hommes, qui jettent l'esquif en mer. Achab était la plus hasardeuse; aussi voulut-elle la première essayer le péril. Elle se lance allégrement dedans, et tout son sexe l'allait joindre, sans une vague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l'appeler cent fois lunatique, protester qu'elle serait cause qu'un jour on reprocherait à toutes les femmes d'avoir dans la tête un quartier de la lune, elle se moqua d'eux. « La voilà qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent l'aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrêté leur liberté, donnèrent jusque-là. Des quadrupèdes mêmes, les plus courageux, se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille, avant que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux qui s'échappaient tenait ouvertes. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pour l'esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable où la généreuse Achab descendit, et, joyeuse d'avoir connu qu'en effet cette terre-là était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. « Elle s'habitua quelque temps dans une grotte, et comme un jour elle me promenait, balançant si elle serait fâchée d'avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un homme qui abattait du gland. La joie d'une telle rencontre le fit voler aux embrassements; elle en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n'avait vu le visage humain. C'était Enoch le Juste. Ils vécurent ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants, et l'orgueil de sa femme, l'obligeât de se retirer dans les bois, ils auraient achevé ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage des justes. « Là, tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrit à Dieu, d'un esprit épuré, son coeur en holocauste, quand de l'Arbre de Science, que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombée une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée à la merci des vagues hors le paradis, en un lieu où le pauvre Enoch, pour sustenter sa vie, prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit fut arrêté dans le filet, il le mangea. Aussitôt il connut où était le paradis terrestre, et, par des secrets que vous ne sauriez concevoir si vous n'avez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer. « Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j'y suis venu: Vous n'avez pas oublié, je pense, que je me nomme Elie, car je vous l'ai dit naguère. Vous saurez donc que j'étais en votre monde et que j'habitais avec Elisée, un Hébreu comme moi, sur les bords du Jourdain, où je vivais, parmi les livres, d'une vie assez douce pour ne la regretter, encore qu'elle s'écoulât. Cependant, plus les lumières de mon esprit croissaient, plus croissait aussi la connaissance de celles que je n'avais point. Jamais nos prêtres ne me rementevaient l'illustre Adam que le souvenir de sa philosophie parfaite ne me fit soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour, après avoir sacrifié pour l'expiation des faiblesses de mon être mortel, je m'endormis et l'ange du Seigneur m'apparut en songe. Aussitôt que je fus éveillé, je ne manquai pas de travailler aux choses qu'il m'avait prescrites; je pris de l'aimant environ deux pieds en carré, que je mis dans un fourneau, puis lorsqu'il fut bien purgé, précipité, et dissous, j'en tirai l'attractif calciné, et le réduisis à la grosseur d'environ une balle médiocre. « Ensuite de ces préparations, je fis construire un chariot de fer fort léger et, de là à quelques mois, tous mes engins étant achevés, j'entrai dans mon industrieuse charrette. Vous me demandez possible à quoi bon tout cet attirail? Sachez que l'ange m'avait dit en songe que si je voulais acquérir une science parfaite comme je la désirais, je montasse au monde de la lune, où je trouverais dedans le paradis d'Adam, l'arbre de science, parce que aussitôt que j'aurais tâté de son fruit mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une créature est capable. Voilà donc le voyage pour lequel j'avais bâti mon chariot. Enfin je montai dedans et lorsque je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège, je ruai fort haut en l'air cette boule d'aimant. Or la machine de fer, que j'avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu'aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à cause qu'elle se poussait toujours plus vite par cet endroit. Ainsi donc à mesure que j'arrivais où l'aimant m'avait attiré, je rejetais aussitôt ma boule en l'air au-dessus de moi. - Mais, l'interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit au- dessus de votre chariot, qu'il ne se trouvât jamais à côté? - Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il; car l'aimant poussé, qu'il était en l'air, attirait le fer droit à soi; et par conséquent il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que, tenant ma boule en main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l'aimant que je tenais au-dessus de lui, mais la saillie de ce fer pour s'unir a ma boule était si violente qu'elle me faisait plier le corps en double, de sorte que je n'osai tenter qu'une fois cette nouvelle expérience. A la vérité, c'était un spectacle à voir bien étonnant, car l'acier de cette maison volante, que j'avais poli avec beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés la lumière du soleil si vive et si brillante, que je croyais moi-même être tout en feu. Enfin, après avoir beaucoup rué et volé après mon coup, j'arrivai comme vous avez fait en un terme où je tombais vers ce monde-ci; et pour ce qu'en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, ma machine dont le siège me pressait pour approcher de son attractif ne me quitta point; tout ce qui me restait à craindre, c'était de me rompre le col; mais pour m'en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, afin que la violence de la machine retenue par son attractif se ralentit, et qu'ainsi ma chute fût moins rude, comme en effet il arriva. Car, quand je me vis à deux ou trois cents toises près de terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu'à ce que mes yeux découvrissent le paradis terrestre. Aussitôt je la jetai au- dessus de moi, et ma machine l'ayant suivie, je la quittai, et me laissai tomber d'un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. « Je ne vous représenterai pas l'étonnement qui me saisit à la vue des merveilles qui sont céans, parce qu'il fut à peu près semblable à celui dont je viens de vous voir consterné. Vous saurez seulement que je rencontrai, dès le lendemain, l'arbre de vie par le moyen duquel je m'empêchai de vieillir. Il consuma bientôt et fit exhaler le serpent en fumée. A ces mots: - Vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par ce serpent qui fut consumé. Lui, d'un visage riant, me répondit ainsi: J'oubliais, o mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut pas vous avoir instruit. Vous saurez donc qu'après qu'Eve et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu, pour punir le serpent qui les avait tentés, le relégua dans le corps de l'homme. Il n'est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous le nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles. Quand vous entendez vos entrailles crier, c'est le serpent qui siffle, et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi, car Dieu qui, pour vous châtier, voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable, afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez; ou si, lorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile, et vous échauffât tellement, par le poison qu'il inspire à vos artères, que vous en fussiez bientôt consumé. Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu'on en trouva dans les tombeaux d'Esculape, de Scipion, d'Alexandre, de Charles-Martel et d'Edouard d'Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes. -En effet, lui dis-je en l'interrompant, j'ai remarqué que comme ce serpent essaie toujours de s'échapper du corps de l'homme, on lui voit la tête et le col sortir au de nos ventres. Mais aussi Dieu n'a pas permis que l'homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu'il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin, et que l'enflure durât neuf mois après l'avoir piquée. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c'est qu'il dit au serpent pour le maudire qu'il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu'elle lui ferait baisser la tête.» Je voulais continuer ces fariboles, mais Elie m'en empêcha: -Songez, dit-il, que ce lieu est saint. Nous arrivâmes, en finissant ceci, sous une espèce d'ermitage fait de branches de palmier ingénieusement entrelacées avec des myrtes et des orangers. Là j'aperçus dans un petit réduit des monceaux d'une certaine filoselle si blanche et si déliée qu'elle pouvait passer pour l'âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues ça et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servaient A filer, me répondit-il. Quand le bon Enoch veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il en tourne du fil, tantôt il tisse de la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n'est pas que vous n'ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ la saison des semailles; les paysans appellent cela « coton de Notre-Dame » , c'est la bourre dont Enoch purge son lin quand il le carde. Nous n'arrêtâmes guère, sans prendre congé d'Enoch, dont cette cabane était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt, ce fut que, de six heures en six heures, il fait oraison et qu'il y avait bien cela qu'il avait achevé la dernière. Je suppliai en chemin Elie de nous achever l'histoire des assomptions qu'il m'avait entamée, et lui dis qu'il en était demeuré, ce me semblait, à celle de saint Jean l'Évangéliste. - Alors puisque vous n'avez pas, me dit-il, la patience d'attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien les apprendre. - Sachez donc que Dieu... A ce mot, je ne sais comme le Diable s'en mêla, tant y a que je ne pus pas m'empêcher de l'interrompre pour railler: - Je m'en souviens, lui dis-je. Dieu fut un jour averti que l'âme de cet évangéliste était si détachée qu'il ne la retenait plus qu'à force de serrer les dents, et cependant l'heure où il avait prévu qu'il serait enlevé céans était presque expirée de façon que, n'ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l'y faire être vitement sans avoir le loisir de l'y faire aller. Elie, pendant tout ce discours, me regardait avec des yeux capables de me tuer, si j'eusse été en état de mourir d'autre chose que de faim: -Abominable, dit-il, en se reculant, tu as l'imprudence de railler sur les choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde. Va, impie, hors d'ici, va publier dans ce petit monde et dans l'autre, car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux athées. A peine eut-il achevé cette imprécation qu'il m'empoigna et me conduisit rudement vers la porte. Quand nous fûmes arrivés proche d'un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque à terre: - Voici l'arbre de savoir, me dit-il, où tu aurais épuisé des lumières inconcevables sans ton irréligion. Il n'eut pas achevé ce mot, que feignant de languir de faiblesse, je me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement une pomme. Il s'en fallait encore plusieurs enjambées que je n'eusse le pied hors de ce parc délicieux; cependant la faim me pressait avec tant de violence qu'elle me fit oublier que j'étais entre les mains d'un prophète courroucé. Cela fit que je tirai une de ces pommes dont j'avais grossi ma poche, ou je cochai mes dents; mais au lieu de prendre une de celles dont Enoch m'avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j'avais cueillie à l'arbre de science et dont par malheur je n'avais pas dépouillé l'écorce. J'en avais à peine goûté qu'une épaisse nuée tomba sur mon âme; je ne vis plus personne auprès de moi, et mes yeux ne reconnurent en tout l'hémisphère une seule trace du chemin que j'avais fait, et avec tout cela je ne laissais pas de souvenir de tout ce qui m'était arrivé. Quand depuis j'ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que l'écorce du fruit où j'avais mordu ne m'avait pas tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversant se sentirent un peu du jus qu'elle couvrait, dont l'énergie avait dissipé la malignité de l'écorce. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créature ne s'offrait pour les consoler. Enfin je résolus de marcher, jusqu'à ce que la Fortune me fit rencontrer la compagnie de quelques bêtes, ou de la mort. Elle m'exauça car, au bout d'un demi-quart de lieue, je rencontrai deux forts grands animaux dont l'un s'arrêta devant moi, l'autre s'enfuit légèrement au gîte (au moins je le pensai ainsi) à cause qu'à quelques temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m'environnèrent. Quand je les pus discerner de près, je connus qu'ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis j'avais ouï conter à ma nourrice, des sirènes, des faunes, et des satyres. De temps en temps ils élevaient des huées si furieuses, causées sans doute par l'admiration de me voir, que je croyais quasi être devenu un monstre. Enfin une de ces bêtes-hommes m'ayant pris par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos, et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c'étaient des hommes de n'en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes. Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d'entre eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient que, la nature ayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes et deux bras, ils s'en devaient servir comme eux. Et, en effet, rêvant depuis là-dessus, j'ai songé que cette situation de corps n'était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants, lorsqu'ils ne sont encore instruits que de nature, marchent à quatre pieds, et qu'ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices qui les dressent dans de petits chariots, et leur attachent des lanières pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse incline de se reposer. Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu'infailliblement j'étais la femelle du petit animal de la reine. Ainsi je fus, en qualité de tel ou d'autre chose, mené droit à l'hôtel de ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les magistrats, qu'ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois qui gardait les bêtes rares, supplia les échevins de me commettre à sa garde, en attendant que la reine m'envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n'en fit aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m'introduisit à faire le godenot, à passer des culbutes, à figurer des grimaces; et les après-dinées il faisait prendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais le ciel, fléchi de mes douleurs, et fâché de voir profaner le temple de son maître, voulut qu'un jour, comme j'étais attaché au bout d'une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le badaud, un de ceux qui me regardaient, après m'avoir considéré fort attentivement, me demanda en grec qui j'étais. Je fus bien étonné d'entendre parler en ce pays-là comme en notre monde. Il m'interrogea quelque temps, je lui répondis, et lui contai ensuite généralement toute l'entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola, et je me souviens qu'il me dit - Hé bien ! mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire ici comme là qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n'est point accoutumé. Mais sachez qu'on ne vous traite qu'à la pareille, et que si quelqu'un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire un homme, vos docteurs le feraient étouffer comme un monstre ou comme un singe possédé du diable. Il me promit ensuite qu'il avertirait la cour de mon désastre; et il ajouta qu'aussitôt qu'il en avait sur la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour me voir; et m'avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais, que mon pays était la lune et que j 'étais Gaulois; parce qu'il avait autrefois voyagé, et qu'il avait demeuré en Grèce, où on l'appelait le démon de Socrate; qu'il avait, depuis la mort de ce philosophe, gouverné et instruit à Thèbes, Epaminondas; qu'ensuite, qu'étant passé chez les Romains, la justice l'avait attaché au parti du jeune Caton; qu'après sa mort, il s'était donné à Brutus. Que tous ces grands personnages n'ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s'était retiré avec ses compagnons dans les temples et dans les solitudes. Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre terre devint si stupide et si grossier, que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l'instruire. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de nous, car on nous appelait oracles, nymphes, génies, fées, dieux, foyers, lémures, larves, lamies, farfadets, naïades, incubes, ombres, mânes, spectres et fantômes; et nous abandonnâmes votre monde sous le règne d'Auguste, un peu après que je ne me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n'y a pas longtemps que j'en suis arrivé pour la seconde fois; depuis cent ans en ça, j'ai en commission d'y faire un voyage, j'ai rôdé beaucoup en Europe, et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j'apparus à Cardan comme il étudiait; je l'instruisis de quantités de choses, et en récompense il me promit qu'il témoignerait à la postérité de qui il tenait les miracles qu'il s'attendait d'écrire. J'y vis Agrippa , l'abbé Tritème , le docteur Faust , La Brosse , César et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de « Chevaliers de la Rose-Croix » , à qui j'ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer chez le peuple pour de grands magiciens. Je connus aussi Campanella; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu'il était à l'inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l'intérieur, afin d'exciter, chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu'ainsi il ménagerait mieux leur âme quand il la connaîtrait, et il commença à ma prière un livre que nous intitulâmes De Sensu rerum. J'ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en philosophe que ce premier y vit. J'y ai connu quantité d'autres gens, que votre siècle traite de divins, mais je n'ai trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d'orgueil. « Enfin comme je traversais de votre pays en Angleterre pour étudier les meurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays; car certes c'est une honte aux grands de votre État de reconnaître en lui, sans l'adorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, il est tout coeur, et il a toutes ces qualités dont une jadis suffisait à marquer un héros : c'était Tristan l'Hermite; je me serais bien gardé de le nommer, car je suis assuré qu'il ne me pardonnera point cette méprise; mais comme je n'attends pas de retourner jamais en votre monde, je veux rendre à la vérité ce témoignage de ma conscience. Véritablement, il faut que je vous avoue que, quand je vis une vertu si haute, j 'appréhendai qu'elle ne fût pas reconnue; c'est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles : la première était pleine d'huile de talc, l'autre de poudre de projection, et la dernière d'or potable, c'est-à-dire de ce sel végétatif dont vos chimistes promettent l'éternité. Mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d'Alexandre quand il le vint visiter à son tonneau. Enfin, je ne puis rien ajouter à l'éloge de ce grand homme, sinon que c'est le seul poète, le seul philosophe, et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables que j'ai conversées; toutes les autres, au moins de celles que j'ai connues, sont si fort au-dessous de l'homme, que j'ai vu des bêtes un peu au- dessus. « Au reste je ne suis point originaire de votre terre ni de celle-ci, je suis né dans le soleil. Mais parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu'il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps nos magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant à moi, je fus commandé pour aller au vôtre, et déclaré chef de la peuplade qu'on envoyait avec moi. J'ai passé depuis en celui-ci, pour les raisons que je vous ai dites; et ce qui fait que j'y demeure actuellement, c'est que les hommes y sont amateurs de la vérité, qu'on n'y croit point de pédants, que les philosophes ne se laissent persuader qu'à la raison, et que l'autorité d'un savant, ni le plus grand nombre, ne l'emportent point sur l'opinion d'un batteur en grange quand il raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les sophistes et les orateurs. » Je lui demandai combien de temps ils vivaient, il me répondit : -Trois ou quatre mille ans. Et continua de cette sorte : « Pour me rendre visible comme je suis à présent, quand je sens le cadavre, que j'informe presque usé ou que les organes n'exercent plus leurs fonctions assez parfaitement, je me souffle dans un jeune corps nouvellement mort. « Encore que les habitants du soleil ne soient pas en aussi grand nombre que ceux de ce monde, le soleil en regorge bien souvent, à cause que le peuple, pour être d'un tempérament fort chaud, est remuant et ambitieux, et digère beaucoup. « Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante, car, quoique notre globe soit très vaste et le vôtre petit, quoique nous ne mourrions qu'après quatre mille ans et vous après un demi-siècle, apprenez que tout de même qu'il n'y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant de plantes que de cailloux, ni tant d'animaux; ainsi il n'y doit pas avoir tant de démons que d'hommes, à cause des difficultés qui se rencontrent à la génération d'un composé si parfait. » Je lui demandai s'ils étaient des corps comme nous; il me répondit que oui, qu'ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme autre chose que nous estimions telle; parce que nous n'appelons vulgairement « corps » que ce que nous pouvons toucher; qu'au reste il n'y avait rien en la nature qui ne fût matériel, et que quoiqu'ils le fussent eux- mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître, et que c'était sans doute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d'eux n'étaient qu'un effet de la rêverie des faibles, à cause qu'ils n'apparaissent que de nuit. Et il ajouta, que comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont il fallait qu'ils se servissent, ils n'avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu'à choir seulement dessous un sens, tantôt l'ouïe comme les voix des oracles, tantôt la vue comme les ardents et les spectres; tantôt le toucher comme les incubes et les cauchemars, et que cette masse n'étant qu'un air épaissi de telle ou telle façon, la lumière par sa chaleur les détruisait, ainsi qu'on voit qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant. Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiosité de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort, si au pays du soleil l'individu venait au jour par les voies de générations, et s'il mourait par le désordre de son tempérament, ou la rupture de ses organes. - Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l'explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point; mais cette conséquence est très fausse, et c'est un témoignage qu'il y a dans l'univers un million peut-être de choses qui, pour être connues, demanderaient en vous un million d'organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l'aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l'animal devient après sa mort; vous autres ne sauriez donner jusqu'à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau, et les nuances de l'iris; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable comme le manger, comme un son, ou comme une odeur. Tout de même, si le voulais vous expliquer ce que j 'aperçois par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré, ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela. » Il en était là de son discours quand mon bateleur s'aperçut que la chambrée commençait à s'ennuyer de mon jargon qu'ils n'entendaient point, et qu'ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit de plus belle à tirer ma corde pour me faire sauter, jusqu'à ce que les spectateurs étant saouls de rire et d'assurer que j'avais presque autant d'esprit que les bêtes de leur pays, ils se retirèrent chacun chez soi. J'adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux témoin, car de m'entretenir avec ceux qui me venaient voir, outre qu'ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle proportion, car vous saurez que deux idiomes seulement sont usités en ce pays, l'un qui sert aux grands, et l'autre qui est particulier pour le peuple. Celui des grands n'est autre chose qu'une différence de tons non articulés, à peu près semblables à notre musique, quand on n'a pas ajouté les paroles à l'air, et certes c'est une invention tout ensemble et bien utile et bien agréable; car, quand ils sont las de parier ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage, ils prennent ou un luth, ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu'à quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un point de théologie, ou les difficultés d'un procès, par un concert le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille. Le second, qui est en usage chez le peuple, s'exécute par le trémoussement des membres, mais non pas peut-être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L'agitation par exemple d'un doigt, d'une main, d'une oreille, d'une lèvre, d'un bras, d'un il, d'une joue, feront chacun en particulier une oraison ou une période avec tous ses membres. D'autres ne servent qu'à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pieds, les contorsions de bras; de sorte que, quand ils parient, avec la coutume qu'ils ont pris d'aller tout nus, leurs membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru, qu'il ne semble pas d'un homme qui parle, mais d'un corps qui tremble. Presque tous les jours, le démon me venait visiter, et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logette un homme que je ne connaissais point, et qui, m'ayant fort longtemps léché, me gueula doucement par l'aisselle, et de l'une des pattes dont il me soutenait de peur que je ne me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai si mollement et si à mon aise, qu'avec l'affliction que me faisait sentir un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver, et puis ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d'une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course. Je m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles de mon courtois démon, et le soir de la première traite, arrivé que je fus au gîte, je me promenais dans la cour de l'hôtellerie, attendant que le manger fût prêt, lorsqu'un homme fort jeune et assez beau me vint rire au nez, et jeter à mon cou ses deux pieds de devant. Après que je l'eus quelque temps considéré : -Quoi? me dit-il en français, vous ne connaissiez plus votre ami? Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes ma surprise fut si grande, que dès lors je m'imaginai que tout le globe de la lune, tout ce qui m'y était arrivé, et tout ce que j'y voyais, n'était qu'enchantement, et cet homme-bête étant le même qui m'avait servi de monture, continua de me parler ainsi: - Vous m' aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la mémoire, et cependant il semble que vous ne m'ayez jamais vu! Mais voyant que je demeurais dans mon étonnement - Enfin, ajouta-t-il, je suis le démon de Socrate. Ce discours augmenta mon étonnement, mais pour m'en tirer il me dit: - Je suis le démon de Socrate qui vous ai diverti pendant votre prison, et qui pour vous continuer mes services me suis revêtu du corps avec lequel je vous portai hier. Mais, l'interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu qu'hier vous étiez d'une taille extrêmement longue, et qu'aujourd'hui vous êtes très court; qu'hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu'aujourd'hui vous en avez une claire et vigoureuse, qu'hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n'êtes aujourd'hui qu'un jeune homme? Quoi donc! au lieu qu'en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui ci vont de la mort à la naissance, et rajeunissent à force de vieillir. - Sitôt que j'eus parlé au prince, me dit-il, après avoir reçu l'ordre de vous conduire à la cour, je vous allai trouver où vous étiez, et vous ayant apporté ici, j'ai senti le corps que j'informais si fort atténué de lassitude que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l'hôpital, où entrant j'ai trouvé le corps d'un jeune homme qui venait d'expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun en ce pays. Je m'en suis approché, feignant d'y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu'il n'était point mort, et ce que qu'on croyait lui avoir fait perdre la vie n'était qu'une simple léthargie, de sorte que, sans être aperçu, j'ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle. Lors mon vieux cadavre est tombé, et comme si j'eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m'en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle. On nous vint quérir là-dessus pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande lorsque je périssais de faim m'obligea de lui demander où l'on avait mis le couvert. Je n'écoutai point ce qu'il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l'hôte, s'approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu'à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m'étonna si fort que je n'en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots « Un potage », mais je les eus à peine proférés, que je sentis l'odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée, mais mon porteur m'en empêcha Où voulez-vous aller? me dit-il, nous irons tantôt à la promenade, mais maintenant il est saison de manger, achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose. - Et où diable, est ce potage? lui répondis-je (presque en colère); avez- vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd'hui? - Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la ville d'où nous venons, votre maître, ou quelque autre prendre ses repas; c'est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l'ignorez encore, sachez que l'on n'y vit que de fumée. L'art de cuisinerie est de renfermer dans de grands vaisseaux moulés exprès, l'exhalaison qui sort des viandes en les cuisant; et quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l'appétit de ceux que l'on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu'à ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n'ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l'homme, l'office de la bouche, mais je vous le veux faire voir par expérience. Il n'eut pas plutôt achevé, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d'agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu'en moins de demi-quart d'heure je me sentis tout à fait rassasié. Quand nous fûmes levés: - Ceci n'est pas, dit-il, une chose qui vous doive causer beaucoup d'admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu sans avoir observé qu'en votre monde les cuisiniers, les pâtissiers et les rôtisseurs, qui mangent moins que les personnes d'une autre vacation, sont pourtant beaucoup plus gras. D'où procède leur embonpoint, à votre avis, si ce n'est de la fumée dont ils sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leurs corps et les nourrit? Aussi les personnes de ce monde jouissent d'une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n'engendre presque point d'excréments, qui sont l'origine de presque toutes les maladies. Vous avez possible été surpris lorsque avant le repas on vous a déshabillé, parce que cette coutume n'est pas usitée en votre pays; mais c'est la mode de celui-ci et l'on en use ainsi, afin que l'animal soit plus transpirable à la fumée. - Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d'en expérimenter quelque chose; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents. Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt après le repas, cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher. Un homme au haut de l'escalier se présenta à nous, et nous ayant envisagé attentivement, me mena dans un cabinet, dont le plancher était couvert de fleurs d'orange à la hauteur de trois pieds, et mon démon dans un autre rempli d'illets et de jasmins; il me dit, voyant que je paraissais étonné de cette magnificence, que s'étaient les lits du pays. Enfin nous nous couchâmes chacun dans notre cellule; et dès que je fus étendu sur mes fleurs, j'aperçus, à la lueur d'une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal (car on ne sert point d'autres chandelles) ces trois ou quatre jeunes garçons qui m'avaient déshabillé au souper, dont l'un se mit à me chatouiller les pieds, l'autre les cuisses, l'autre les flancs, l'autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de délicatesse, qu'en moins d'un moment je me sentis assoupir. Je vis entrer le lendemain mon démon avec le soleil : « Et je vous veux tenir parole, me dit-il; vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupâtes hier. » A ces mots, je me levai, et il me conduisit par la main, derrière le jardin du logis, où l'un des enfants de l'hôte nous attendait avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzaine d'alouettes, parce que les magots (il croyait que j'en fusse un) se nourrissaient de cette viande. A peine eus-je répondu que oui, que le chasseur déchargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties. Voilà, m'imaginai-je aussitôt, ce qu'on dit par proverbe en notre monde d'un pays où les alouettes tombent toutes rôties! Sans doute que quelqu'un était revenu d'ici. - Vous n'avez qu'à manger, me dit mon démon; ils ont l'industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rôtit et assaisonne le gibier. J'en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole et en vérité je n'ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux. Après ce déjeuner nous nous mîmes en état de partir, et avec mille grimaces dont ils se servent quand ils veulent témoigner de l'affection, l'hôte reçut un papier de mon démon. Je lui demandai si c'était une obligation pour la valeur de l'écot. Il me répartit que non; qu'il ne lui devait plus rien, et que c'étaient des vers. - Comment, des vers? lui répliquai-je, les taverniers sont donc ici curieux de rîmes? - C'est, me dit-il, la monnaie du pays, et la dépense que nous venons de faire céans s'est trouvée monter à un sixain que je lui viens de donner. Je ne craignais pas demeurer court; car quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un sonnet, et j'en ai quatre sur moi, avec deux épigrammes, deux odes et une églogue. - Ha! vraiment, dis-je en moi-même, voilà justement la monnaie dont Sorel fait servir Hortensius dans Francion, je m'en souviens. C'est là, sans doute, qu'il l'a dérobé; mais de qui diable peut-il l'avoir appris? Il faut que ce soit de sa mère, car j'ai ouï-dire qu'elle était lunatique. Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde ! J'y connais beaucoup d'honnêtes poètes qui meurent de faim, et qui feraient bonne chère, si on payait les traiteurs en cette monnaie. Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu'on les transcrivit, il me répondit que non, et continua ainsi : « Quand on en a composé, l'auteur les porte à la Cour des monnaies, où les poètes-jurés du royaume tiennent leur séance. Là ces versificateurs officiers mettent les pièces à l'épreuve, et si elles sont jugées de bon aloi, on les taxe non pas selon leur poids, mais selon leur pointe, c'est- à-dire qu'un sonnet ne vaut pas toujours un sonnet, mais selon le mérite de la pièce; et ainsi, quand quelqu'un meurt de faim, ce n'est jamais qu'un buffle; et les personnes d'esprit font toujours grand-chère. J'admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là et il poursuivit de cette façon -Il y a encore d'autres personnes qui tiennent cabaret d'une manière bien différente. Lorsqu'on sort de chez eux, ils demandent à proportion des frais un acquit pour l'autre monde; et dès qu'on leur a donné, ils écrivent dans un grand registre qu'ils appellent les comptes de Dieu, à peu près en ces termes : Item, la valeur de tant de vers délivrés un tel jour, à un tel, que Dieu doit rembourser aussitôt l'acquit reçu du premier fonds qui s'y trouvera », et lorsqu'ils se sentent en danger de mourir, ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent parce qu'ils croient que s'ils n'étaient ainsi digérés, Dieu ne pourrait pas lire, et cela ne leur profiterait de rien. Cet entretien n'empêchait pas que nous continuassions de marcher, c'est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrêtèrent sur le chemin, qu'enfin nous terminâmes à la ville où le roi fait sa résidence. Je n'y fus pas plutôt arrivé, qu'on me conduisit au palais, où les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n'avait fait le peuple quand j'étais passé dans les rues. Mais la conclusion que j'étais sans doute la femelle du petit animal de la reine fut celle de grandes comme celle du peuple. Mon guide me l'interprétait ainsi; et cependant lui-même n'entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal de la reine; mais nous en fûmes bientôt éclaircis, car le roi, quelque temps après en avoir considéré, commanda qu'on l'amenât et à une demi-heure de là je vis entrer, au milieu d'une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut-de-chausse, un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds. Sitôt qu'il m'aperçut, il m'aborda par un «criado de nuestra merced». Je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais hélas ils ne nous eurent pas plutôt vu parler ensemble, qu'ils eurent tous le préjugé véritable; et cette conjecture n'avait garde de produire un autre succès, car celui des assistants qui opinait pour nous avec plus de faveur protestait que notre entretien était un grognement que la joie d'être rejointe par un instinct naturel nous faisait bourdonner. Ce petit homme me conta qu'il était Européen, natif de la Vieille Castille; il avait trouvé moyen avec des oiseaux de se faire porter jusqu'au monde de la lune où nous étions lors; qu'étant tombé entre les mains de la reine, elle l'avait pris pour un singe, à cause qu'ils habillent, par hasard, en ce pays-là, les singes à l'espagnole, et que l'ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle n'avait point douté qu'il ne fût de l'espèce. -Il faut bien dire, lui répliquai-je, qu'après leur avoir essayé toutes sortes d'habits, ils n'en ont point rencontré de plus ridicules, et que ce n est qu'à cause de cela qu'ils les équipent de la sorte, n'entretenant ces animaux que pour s'en donner plaisir. Ce n'est pas connaître, reprit-il, la dignité de notre nation en faveur de qui l'univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la nature ne saurait engendrer que des matières de rire. Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m'étais osé hasarder de gravir à la lune avec la machine dont je lui avais parlé, je lui répondis que c'était à cause qu'il avait emmené les oiseaux sur lesquels j'y pensais aller. Il sourit de cette raillerie, et environ un quart d'heure après le roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble, l'Espagnol et moi, pour faire en son royaume multiplier notre espèce. On exécuta de point en point la volonté du prince, de quoi je fus très aise pour le plaisir que je recevais d'avoir quelqu'un qui m'entretint pendant la solitude de ma brutification. Un jour, mon mâle (car on me prenait pour sa femelle) me conta que ce qui l'avait véritablement obligé de courir toute la terre, et enfin de l'abandonner pour la lune, était qu'il n'avait pu trouver un seul pays où l'imagination même fût en liberté. -Voyez-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet, quoi que vous puissiez dire de beau, s'il est contre les principes des docteurs de drap, vous êtes un idiot, un fou (et quelque chose de pis). On m'a voulu mettre en mon pays à l'inquisition pour ce qu'à la barbe des pédants j'avais soutenu qu'il y avait du vide dans la nature et que je ne connaissais point de matière au monde plus pesante l'une que l'autre. Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps; car ce petit Espagnol avait l'esprit joli. Notre entretien toutefois n'était que la nuit, à cause que depuis six heures du matin jusque au soir la grande foule du monde qui nous venait contempler à notre logis nous eût détournés; car quelques-uns nous jetaient des pierres, d'autres des noix, d'autres de l'herbe. il n'était bruit que des bêtes du Roi. On nous servait tous les jours à manger à nos heures, et la reine et le roi prenaient eux-mêmes assez souvent la peine de me tâter le ventre pour connaître si je n'emplissais point, car ils brûlaient d'une vie extraordinaire d'avoir de la race de ces petits animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir été plus attentif que mon mâle à leurs simagrées et à leurs tons; mais j'appris plus tôt que lui à entendre leur langue, et à l'accrocher un peu ce qui fit qu'on nous considéra d'une autre façon qu'on n'avait fait, et les nouvelles coururent aussitôt par tout le royaume qu'on avait trouvé deux hommes sauvages, plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avait fournies, et qui, par un défaut de la semence de leurs pères, n'avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'appuyer dessus. Cette créance allait prendre racine à force de cheminer, sans les prêtres du pays qui s'y opposèrent, disant que c'était une impiété épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres fussent de leur espèce. « Il y aurait bien plus d'apparence, ajoutaient les moins passionnés, que nos animaux domestiques participassent au privilège de l'humanité de l'immortalité, par conséquent à cause qu'ils sont nés dans notre pays, qu'une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la lune; et puis considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres marchons à quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d'une chose si précieuse à une moins ferme assiette, et il eut peur qu'allant autrement, il n'arrivât fortune de l'homme; c'est pourquoi il prit la peine de l'asseoir sur quatre piliers, afin qu'il ne pût tomber; mais dédaignant de se mêler à la construction de ces deux brutes, il les abandonna au caprice de la nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux pattes. « Les oiseaux mêmes, disaient-ils, n'ont pas été si maltraités qu'elles, car au moins ils ont reçu les plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l'air quand nous les éconduirons de chez nous; au lieu que la nature en ôtant les deux pieds à ces monstres les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre justice. « Voyez un peu, outre cela, comment ils ont la tête tournée vers le ciel! C'est la disette où Dieu les a mis de toutes choses qui les a situés de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu'ils se plaignent au ciel de Celui qui les a créés, et qu'ils lui demandent permission de s'accommoder de nos restes. Mais, nous autres, nous avons la tête penchée en pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n'y ayant rien au ciel à qui notre heureuse condition puisse porter envie. » J'entendais tous les jours, à ma loge, les prêtres faire ces contes, ou d'autres semblables; et enfin ils en bridèrent si bien l'esprit des peuples sur cet article, qu'il fût arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un perroquet sans plumes, car ils confirmaient les persuadés sur ce que non plus qu'un oiseau je n'avais que deux pieds. Cela fit qu'on me mit en cage par ordre exprès du Conseil d'en haut. Là, tous les jours, l'oiseleur de la reine prenait le soin de me venir siffler la langue comme on fait ici aux sansonnets, j'étais heureux à la vérité en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant, parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles, j'appris à parler comme eux, en sorte que, quand je fus assez rompu dans l'idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j'en contai des plus belles. Déjà les compagnies ne s'entretenaient plus que de la gentillesse de mes bons mots, et de l'estime que l'on faisait de mon esprit. On vint jusque là que le Conseil fut contraint de faire publier un arrêt, par lequel on défendait de croire que j'eusse de la raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes de quelque qualité ou condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel, que c'était l'instinct qui me le faisait faire. Cependant la définition de ce que l'étais partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour en jour, et enfin en dépit de l'anathème et de l'excommunication des prophètes qui tâchaient par là d'épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une assemblée des États, pour résoudre cet accroc de religion. On fut longtemps à s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient; mais les arbitres pacifièrent l'animosité par le nombre des intéressés qu'ils égalèrent, et qui ordonnèrent qu'on me porterait dans l'assemblée comme on fit; mais j'y fus traité autant sévèrement qu'on se le peut imaginer. Les examinateurs m'interrogèrent entre autres choses de philosophie; je leur exposai tout à la bonne foi ce que jadis mon régent m'en avait appris, mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes à la vérité. Quand je me vis tout à fait convaincu, j'alléguai pour dernier refuge les principes d'Aristote qui ne me servirent pas davantage que les sophismes; car en deux mots, ils m'en découvrirent la fausseté. « Cet Aristote, me dirent- ils, dont vous vantez si fort la science, accommodait sans doute les principes à sa philosophie au lieu d'accommoder sa philosophie aux principes, et encore devait-il les prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres sectes, ce qu'il n'a pu faire. C'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains. » Enfin comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu'ils n'étaient pas plus savants qu'Aristote, et qu'on m'avait défendu de discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous d'une commune voix, que je n'étais pas un homme, mais possible quelque espèce d'autruche, vu que je portais comme elle la tête droite, que je marchais sur deux pieds, et qu'enfin, hormis un peu de duvet, je lui étais tout semblable, si bien qu'on ordonna à l'oiseleur de me reporter en cage. J'y passais mon temps avec assez de plaisir, car à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la Reine, entre autres, fourraient toujours quelque bribe dans mon panier; et la plus gentille de toutes ayant conçu quelque amitié pour moi, elle était si transportée de joie, lorsqu'étant en secret, je lui découvrais les mystères de notre religion et principalement quand je lui parlais de nos cloches et de nos reliques, qu'elle me protestait, les larmes aux yeux, que si jamais je me trouvais en état de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon coeur. Un jour de grand matin, m'étant éveillé en sursaut, je la vis qui tambourinait contre les bâtons de ma cage : -Réjouissez-vous, me dit elle, hier, dans le Conseil, on conclut la guerre contre le roi X. J'espère parmi l'embarras des préparatifs, cependant que notre monarque et ses sujets seront éloignés, faire naître l'occasion de vous sauver. -Comment, la guerre? l'interrompis-je. Arrive-t-il des querelles entre les princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre? Hé! je vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre! -Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont désigné le temps accordé pour l'armement, celui de la marche, le nombre des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d'égalité, qu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que dans l'autre. Les soldats estropiés d'un côté sont tous enrôlés dans une compagnie, et lorsqu'on en vient aux mains, les maréchaux de camp ont soin de les exposer aux estropiés; de l'autre côté, les géants ont en tête les colosses; les escrimeurs, les adroits; les vaillants, les courageux; les débiles, les faibles; les indisposés, les malades; les robustes, les forts, et si quelqu'un entreprenait de frapper un autre que son ennemi désigné, à moins qu'il pût justifier que c'était par méprise, il est condamné de couard. Après la bataille donnée on compte les blessés, les morts, les prisonniers; car pour les fuyards, il ne s'en trouve point; si les pertes se trouvent égales de part et d'autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux. « Mais encore qu'un royaume eût défait son ennemi de bonne guerre, ce n'est presque rien avancé, car il y a d'autres armées peu nombreuses de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles dépend entièrement le triomphe ou la servitude des États. « Un savant est opposé à un autre savant, un esprité à un autre esprité, et un judicieux à un autre judicieux. Au reste le triomphe que remporte un État en cette façon est compté pour trois victoires à force ouverte. Après la proclamation de la victoire on rompt l'assemblée, et le peuple vainqueur choisit pour être son roi, ou celui des ennemis, ou le sien. » Je ne pus m'empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles; et j'alléguais pour exemple d'une bien plus forte politique les coutumes de notre Europe, où le monarque n'avait garde d'omettre aucun de ses avantages pour vaincre et voici comme elle me parla : -Apprenez-moi me dit-elle, Si vos princes ne prétextent pas leurs armements du droit de force? -Si fait, répliquai-je, et de la justice de leur cause. -Pourquoi lors, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non suspects pour être accordés? Et s'il se trouve qu'ils aient autant de droit l'un que l'autre, qu'ils demeurent comme ils étaient, ou qu'ils jouent en un coup de piquet la ville ou la province dont ils sont en dispute? Et cependant qu'ils font casser la tête à plus de quatre millions d'hommes qui valent mieux qu'eux, ils sont dans leur cabinet à goguenarder sur les circonstances du massacre de ces badauds. Mais je me trompe de blâmer ainsi la vaillance de vos braves sujets; ils font bien de mourir pour leur patrie; l'affaire est importante, car il s'agit d'être le vassal d'un roi qui porte une fraise ou de celui qui porte un rabat! -Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en votre façon de combattre? Ne suffit-il pas que les armées soient en pareil nombre d'hommes? - Vous n'avez guère de jugement, me répondit-elle. Croiriez-vous, par votre foi, ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l'avoir vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé, et lui non; s'il n'avait qu'un poignard, et vous une estocade; enfin s'il était manchot, et que vous eussiez deux bras? Cependant avec toute l'égalité que vous recommandez tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils; car l'un sera de grande, l'autre de petite taille; l'un sera adroit, l'autre n'aura jamais manié d'épée; l'un sera robuste, l'autre faible; et quand même ces disproportions seraient égales, qu'ils seraient aussi adroits et aussi forts l'un que l'autre, encore ne seraient-ils pas pareils, car l'un des deux aura peut-être plus de courage que l'autre; et sous l'ombre que cet emporté ne considérera pas le péril, qu'il sera bilieux, qu'il aura plus de sang, qu'il avait le coeur plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage, comme si ce n'était pas aussi bien qu'une épée, une arme que son ennemi n'a point, il s'ingère de se ruer éperdument sur lui, de l'effrayer et d'ôter la vie à ce pauvre homme qui prévoit le danger, dont la chaleur est étouffée dans la pituite, et duquel le coeur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu'on appelle «poltronnerie». Ainsi vous louez cet homme d'avoir tué son ennemi avec avantage, et le louant de hardiesse, vous le louez d'un péché contre nature, puisque sa hardiesse tend à sa destruction. Et à propos de cela, je vous dirai qu'il y a quelques années qu'on fit une remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats. Et le philosophe qui donnait l'avis parla ainsi: « Vous imaginez, Messieurs, avoir bien égalé les avantages de deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage; mais ce n'est pas encore assez, puisqu'il faut qu'enfin le vainqueur surmonte par adresse, par force, et par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute son adversaire par un endroit où il ne l'attendait pas, ou plus vite qu'il n'était vraisemblable; ou, feignant de l'attraper d'un côté, il l'a assailli de l'autre. Cependant tout cela c'est affiner, c'est tromper, c'est trahir, et la tromperie et la trahison ne doivent pas faire l'estime d'un véritable généreux. S'il a triomphé par force, estimerez vous son ennemi vaincu, puisqu'il a été violenté? Non, sans doute, non plus que vous ne direz pas qu'un homme ait perdu la victoire, encore qu'il a soit accablé de la chute d'une montagne, parce qu'il n'a pas été en puissance de la gagner. Tout de même celui-là, n'a point été surmonté, à cause qu'il ne s'est point trouvé dans ce moment disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si ça été par hasard qu'il a terrassé son ennemi, c'est la Fortune et non pas lui qu'on doit couronner il n'y a rien contribué; et enfin le vaincu n'est non plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit faire dix huit.» On lui confessa qu'il avait raison: mais qu'il était impossible, selon les apparences humaines, d'y mettre ordre, et qu'il valait mieux subir un petit inconvénient, que de s'abandonner à cent autres de plus grande importance. Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce qu'elle craignait d'être trouvée toute seule avec moi si matin. Ce n'est pas qu'en ce pays l'impudicité soit un crime; au contraire, hors les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout de même pourrait appeler un homme en justice qui l'aurait refusée. Mais elle ne m'osait pas fréquenter publiquement à ce qu'elle me dit, à cause que les prêtres avaient prêché au dernier sacrifice que c'étaient les femmes principalement qui publiaient que j'étais homme, afin de couvrir sous ce prétexte le désir exécrable qui les brûlait de se mêler aux bêtes, et de commettre avec moi sans vergogne des péchés contre nature. Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du sexe. Cependant il fallait bien que quelqu'un eût réchauffé les querelles de la définition de mon être, car comme je ne songeais plus qu'à mourir en ma cage, on me vint quérir encore une fois pour me donner audience. je fus donc interrogé, en présence d'un grand nombre de courtisans sur quelques points de physique, et mes réponses, à ce que je crois, ne satisfirent aucunement, car celui qui présidait m'exposa fort au long ses opinions sur la structure du monde. Elles me semblèrent ingénieuses; et sans qu'il passât jusqu'à son origine qu'il soutenait éternelle, j'eusse trouvé sa philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre. Mais sitôt que je l'entendis soutenir une rêverie si contraire à ce que la foi nous apprend, je lui demandai ce qu'il pourrait répondre à l'autorité de Moïse et que ce grand patriarche avait dit expressément que Dieu l'avait créé en six jours. Cet ignorant ne fit que rire au lieu de me répondre; ce qui m'obligea de lui dire que puisqu'ils en venaient là, je commençais à croire que leur monde n'était qu'une lune. « Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la terre, des rivières, des mers, que serait-ce donc tout cela? -N'importe, repartis-je, Aristote assure que ce n'est que la lune; et si vous aviez dit le contraire dans les classes où j'ai fait mes études, on vous aurait sifflés. Il se fit sur cela en grand éclat de rire. Il ne faut pas demander si ce fut de leur ignorance; mais cependant on me conduisit dans ma cage. Les prêtres, cependant, plus emportés que les premiers, avertis que j'avais osé dire que la lune d'où je venais était un monde, et que leur monde n'était qu'une lune, crurent que cela leur fournissait un prétexte assez juste pour me faire condamner à l'eau; c'est la façon d'exterminer les athées. Pour cet effet, ils furent en corps faire leur plainte au roi qui leur promit justice, et ordonna que je serais remis sur la sellette. Me voilà donc dégagé pour la troisième fois, et lors le plus ancien prit la parole et plaida contre moi. Je ne me souviens pas de sa harangue, à cause que j'étais trop épouvanté pour recevoir les espèces de sa voix sans désordre, et parce qu'aussi il s'était servi pour déclamer d'un instrument dont le bruit m'étourdissait: c'était une trompette qu'il avait tout exprès choisie, afin que la violence de ce son martial échauffât leurs esprits à ma mort, et afin d'empêcher par cette émotion que le raisonnement ne pût faire son office, comme il arrive dans nos armées, où le tintamarre des trompettes et des tambours empêche le soldat de réfléchir sur l'importance de sa vie. Quand il eut dit, je me levai pour défendre ma cause, mais j'en fus délivré par une aventure qui vous va surprendre. Comme j'avais la bouche ouverte, un homme qui avait eu grande difficulté à traverser la foule, vint choir aux pieds du Roi, et se traîna longtemps sur le dos en sa présence. Cette façon de faire ne me surprit pas, car je savais que c'était la posture où ils se mettaient quand ils voulaient discourir en public. Je rengainai seulement ma harangue, et voici celle que nous eûmes de lui: « Justes, écoutez-moi! vous ne sauriez condamner cet homme, ce singe, ou ce perroquet, pour avoir dit que la lune est un monde d'où il venait; car s'il est homme, quand même il ne serait pas venu de la lune, puisque tout homme est libre, ne lui est-il pas libre aussi de s'imaginer ce qu'il voudra? Quoi? pouvez-vous le contraindre à n'avoir pas vos visions? Vous le forcerez bien à dire que la lune n'est pas un monde, mais il ne le croira pas pourtant; car pour croire quelque chose, il faut qu'il se présente à son imagination certaines possibilités plus grandes au oui qu'au non; à moins que vous ne lui fournissiez ce vraisemblable, ou qu'il ne vienne de soi-même s'offrir à son esprit il vous dira bien qu'il croit, mais il ne le croira pas pour cela. J'ai maintenant à vous prouver qu'il ne doit pas être condamné, si vous le posez dans les catégories des bêtes. Car, supposé qu'il soit animal sans raison, en n'auriez-vous vous-mêmes de l'accuser d'avoir péché contre elle? Il a dit que la lune était un monde; or, les bêtes n'agissent que par instinct de nature; donc c'est la nature qui le dit, et non pas lui. De croire que cette savante nature qui a fait le monde et la lune ne sache ce que c'est elle-même, et que vous autres qui n'avez de connaissance que ce que vous en tenez d'elle, le sachiez plus certainement, cela serait bien ridicule. Mais quand même la passion vous ferait renoncer à vos principes, et que vous supposeriez que la nature ne guidât pas les bêtes, rougissez à tout le moins des inquiétudes que vous causent les caprices d'une bête. En vérité, Messieurs, si vous rencontriez un homme d'âge mûr qui veillât à la police d'une fourmilière, pour tantôt donner un soufflet à la fourmi qui aurait fait choir sa compagne, tantôt à en emprisonner une qui aurait dérobé à sa voisine un grain de blé, tantôt mettre en justice une autre qui aurait abandonné ses oeufs, ne l'estimeriez-vous insensé de vaquer à des choses trop au-dessous de lui, et de prétendre assujettir à la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage? Comment donc, vénérables pontifes, appellerez vous l'intérêt que vous prenez aux caprices de ce petit animal? Justes, j'ai dit. » Dès qu'il eut achevé, une sorte de musique d'applaudissements fit retentir toute la salle, et après que toutes les opinions eurent été débattues un gros quart d'heure, le roi prononça: «Que dorénavant je serais censé homme, comme tel mis en liberté, et que la punition d'être noyé serait modifiée, en une amende honteuse (car il n'en est point, en ce pays-là, d'honorable), dans laquelle amende je me dédirais publiquement d'avoir soutenu que la lune était un monde, à cause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait pu apporter dans l'âme des faibles.» Cet arrêt prononcé, on m'enlève hors du palais, on m'habille par ignominie fort magnifiquement; on me porte sur la tribune d'un magnifique chariot; et traîné que je fus par quatre princes qu'on avait attachés au joug, voici ce qu'ils m'obligèrent de prononcer aux carrefours de la ville: « Peuple, je vous déclare que cette lune-ci n'est pas une lune, «mais un monde; et que ce monde là- n'est pas un monde, mais une «lune. Tel est ce que les Prêtres trouvent bon que vous croyiez. » Après que j'eus crié la même chose aux cinq grandes places de la cité, j'aperçus mon avocat qui me tendait la main pour m'aider à descendre. Je fus bien étonné de reconnaître, quand je l'eus envisagé, que c'était mon démon. Nous fûmes une heure à nous embrasser. Le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon démon, qui me dit qu'il venait du palais où Z, l'une des demoiselles de la reine, l'avait prié de l'aller trouver, et qu'elle s'était enquise de moi, témoignant qu'elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c'est-à-dire que de bon coeur elle me suivrait, si je la voulais mener avec moi dans l'autre monde. - Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ai reconnu que le motif principal de son voyage était de se faire chrétienne. Ainsi je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces, et d'inventer pour cet effet une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous y pourrez monter ensemble dès aujourd'hui. Je vais m'appliquer sérieusement à l'exécution de cette entreprise: c'est pourquoi, afin de vous divertir cependant que je ne serai point avec vous, voici un livre que je vous laisse. Je l'apportai jadis de mon pays natal; il est intitulé: Les États et Empires du Soleil, avec une addition de l'Histoire de l'Étincelle. Je vous donne encore celui-ci que j'estime beaucoup davantage; c'est le grand Oeuvre des Philosophes, qu'un des plus forts esprits du soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes choses sont vraies, et déclare la façon d'unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme par exemple que le blanc est noir et que le noir est blanc; qu'on peut être et n'être pas en même temps; qu'il peut y avoir une montagne sans vallées, que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu'il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre hôte; son esprit a beaucoup de charmes; ce qui me déplaît en lui, c'est qu'il est impie. S'il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie lorsqu'il voudrait philosopher sur ces matières: mais, comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu'il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d'entendre les siennes. Songez à librement vivre. Il me quitta en achevant ce mot car c'est l'adieu, dont en ce pays-là, on prend congé de quelqu'un, comme le « bonjour » ou le « Monsieur votre serviteur » exprime par ce compliment: « Aimez-moi, sage, puisque je t'aime. » Mais il fut à peine sorti, que je mis à considérer attentivement mes livres, et leurs boîtes, c'est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs richesses; l'une était taillée d'un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu'une monstrueuse perle fendue de ce monde-là; mais parce que je n'en ai point de leur imprimerie, je m'en vais expliquer la façon de ces deux volumes. A l'ouverture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges, pleins de je ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C'est un livre à la vérité, mais c'est un livre miraculeux qui n'a ni feuillets ni caractères; enfin c'est un livre où pour apprendre, les yeux sont inutiles; on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lire, il bande avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs cette machine, puis il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire écouter, et au même temps il en sort comme de la bouche d'un homme, ou d'un instrument de musique, tous les dons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l'expression du langage . Lorsque j'ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des livres, je ne m'étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient plus de connaissance, à seize et dix-huit ans, que les barbes grises du nôtre; car, sachant lire aussitôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture; à la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture, une trentaine de ces livres dont ils n'ont qu'à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement, ou bien plusieurs, s'ils sont en humeur d'écouter tout un livre: ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grands hommes, et morts et vivants, qui vous entretiennent de vive voix. Ce présent m'occupe plus d'une heure; enfin, me les étant attachés en forme de pendants d'oreilles, je sortis pour me promener; mais je ne fus plus plutôt au bout de la rue que je rencontrai une troupe assez nombreuse de personnes tristes. Quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m'informai d'un, regardant ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon pays; il me répondit que ce méchant W... et nommé du peuple par une chiquenaude sur le genou droit, qui avait été convaincu d'envie et d'ingratitude, était décédé le jour précédent, et que le Parlement l'avait condamné il y avait plus de vingt ans à mourir de mort naturelle et dans son lit, et puis d'être enterré après sa mort. Je me pris à rire de cette réponse; et lui m'interrogeant pourquoi: - Vous m'étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre monde, comme la longue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d'une punition exemplaire. - Quoi! vous prenez la sépulture pour une marque de bénédiction! me répartit cet homme. Et par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu'un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin la peste revêtue du corps d'un homme? Bon Dieu! la seule imagination d'avoir, quoique mort, le visage embarrassé d'un drap, et sur la bouche une pique de terre me donne de la peine à respirer! Ce misérable que vous voyez porter, outre l'infamie d'être jeté dans une fosse, a été condamné d'être assisté dans son convoi de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d'avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et sans que les Juges en ont en pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d'esprit, ils auraient ordonné d'y pleurer. Hormis les criminels, on brûle ici tout le monde: aussi est-ce une coutume très décente et très raisonnable, car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur avec l'impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l'âme; et lui donne la force de s'élever toujours, et montant jusqu'à quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu'ils habitent, et que cette flamme radicale, s'étant encore rectifiée par la subtilité des éléments de ce monde-là, elle vient à composer un des bourgeois de ce pays enflammé. « Ce n'est pas encore notre façon d'inhumer la plus belle. Quand un de nos philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble ses amis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui le font résoudre à prendre congé de la nature, et le peu d'espérance qu'il y a d'ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c'est- à-dire on lui ordonne la mort, ou on lui fait un sévère commandement de vivre. Quand donc, à pluralité de voix, on lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu: ceux-ci se purgent et s'abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures; puis arrivés qu'ils sont au logis du sage, et sacrifié qu'ils ont au soleil, ils entrent dans la chambre où le généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le veut embrasser; et quand c'est au rang de celui qu'il aime le mieux, après l'avoir baisé tendrement, il l'appuie sur son estomac, et joignant sa bouche sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le coeur. L'amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant qu'il ne le sente expirer; et lors il retire le fer de son sein, et fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu'il suce jusqu'à ce qu'un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin toute la compagnie; et quatre ou cinq heures après on introduit à chacun une fille de seize ou dix-sept ans et, pendant trois ou quatre jours qu'ils sont à goûter les plaisirs de l'amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort qu'on leur fait manger toute crue, afin que, si de cent embrassements il peut naître quelque chose, ils soient assurés que c'est leur ami qui revit. » J'interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre monde; et continuai ma promenade, qui fut si longue que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demande pourquoi j'étais arrivé si tard. - Ce n'a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier qui s'en plaignait; j'ai demandé plusieurs fois parmi les rues quelle heure il était, mais on ne m'a répondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les dents, et tournant le visage de travers. - Quoi! s'écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l'heure? -Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au soleil, avant que je l'apprisse. - C'est une commodité, me dirent-ils qui leur sert à se passer d'horloge; car de leurs dents ils font un cadran si juste, qu'alors qu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les lèvres, et l'ombre de ce nez qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi tout le monde en ce pays a le nez grand, apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l'enfant au prieur du séminaire; et, justement au bout de l'an les experts étant assemblés, Si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le syndic, il est censé camus, et mis entre les mains des gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comme il se peut faire que nous chez qui la virginité est un crime, établissions des continences par force? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé depuis trente siècles qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral, et que le petit est un signe du contraire. C'est pourquoi des camus on bâtit les eunuques, parce que la république aime mieux ne point avoir d'enfants, que d'en avoir de semblables à eux. » Il parlait encore lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis aussitôt, et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu'on puisse en ce pays-là témoigner &agra |